Interview de Nicolas Vernot

Nicolas Vernot, vous êtes un historien français, comment se fait-il que vous soyez à la tête d’un projet jurassien ?

Tout d’abord, je précise que je suis Comtois, ce qui me rend nettement moins exotique… M’intéressant aux armoiries depuis l’enfance, j’ai toujours été curieux de ce qui se faisait des deux côtés du Jura. Je suis d’ailleurs membre de la Société suisse d’héraldique depuis plus de 20 ans ! En 2013, j’ai été sollicité pour composer les armoiries de la commune nouvelle de La Baroche, en Ajoie. Je n’étais donc plus tout à fait un inconnu… Et pour la conduite de l’Armorial jurassien, il fallait un profil très particulier, avec des compétences pointues dans le domaine de l’héraldique, non seulement sur le plan scientifique, mais aussi graphique. Et puis, sans doute, un grain de folie…

Justement, se lancer dans un Armorial au XXIe siècle, n’est-ce pas un peu fou ?

À première vue, cela peut paraître complètement archaïque, mais il n’en est rien. Tout d’abord, la Suisse est le pays du monde où il y a la plus forte proportion d’armoiries familiales. On observe chez les gens un réel attachement pour l’héraldique, reflété par les demandes qui arrivent régulièrement aux archives cantonales ou au Musée jurassien à Delémont pour s’enquérir des armoiries de telle famille. En ce sens, l’Armorial du Jura correspond à une réelle attente de la population, qui va combler un manque d’autant plus criant que tous les autres cantons de Suisse romande sont dotés d’un tel recueil. C’est donc une démarche patrimoniale riche de sens pour de nombreuses familles, mais aussi pour les historiens et les amoureux du patrimoine, car ici, les armoiries sont partout et constituent les jalons précieux d’un passé riche et mouvementé.

Mais quand même, les armoiries, c’est un peu snob, non ?

Pas en Suisse, où justement, les armoiries ne reflètent pas des prétentions nobiliaires, mais plutôt un attachement à la famille, aux racines, aux traditions. C’est un élément fort de l’histoire et de la mémoire familiale, comme en témoignent ces cadres ou assiettes peintes offerts pour les grandes occasions. Et puis partout dans le monde, on observe un regain d’intérêt pour les armoiries, sans doute en réaction contre les excès de la mondialisation et du tout-numérique : face aux identifiants de connexion, aux codes-barres et QR et autres numéros d’immatriculation, l’héraldique offre un moyen de dire l’identité qui réintroduit le lien familial, le temps long, les valeurs, l’imaginaire, bref ce qui fait de nous non pas des numéros mais des êtres humains, corps et âme…

Vous voulez dire qu’il existe une dimension poétique dans l’art héraldique ?

Absolument. Tout d’abord, les armoiries se décrivent dans un langage particulier, qu’on appelle le blason, hérité du Moyen Age, et absolument magnifique. On y parle de lions d’azur et de dragons de sinople, de basilics d’or et d’aigles éployées… En lisant un blasonnement, vous pouvez reconstituer mentalement le dessin qui lui correspond, figures et couleurs. De plus, les armoiries conservent toujours une part de mystère : pourquoi un lion ici ? Une rose là ? La réponse n’est pas codifiée dans un tableau à deux colonnes ! Lorsqu’un individu compose des armoiries, il fait appel à sa propre culture symbolique pour exprimer son identité, ses valeurs, ou tout simplement ses goûts… voire son sens de l’humour, puisqu’il existe même des calembours héraldiques !

Lorsqu’un individu compose des armoiries, il fait appel à sa propre culture symbolique pour exprimer son identité, ses valeurs, ou tout simplement ses goûts… voire son sens de l’humour, puisqu’il existe même des calembours héraldiques!

Mais alors, comment fait-on pour retrouver le sens des armoiries, s’il n’y a pas un code établi ?

C’est justement mon métier d’historien sémiologue (NDLR : la sémiologie est la science qui étudie le rôle et le fonctionnement des signes). La fausse bonne idée, c’est de piocher dans un dictionnaire des symboles, qui va vous indiquer que tel animal avait telle valeur symbolique chez les Aztèques, les Romains, les Chinois… Certes, mais pour un artisan de Porrentruy ou Bienne ? Il faut essayer d’approcher la culture iconographique et symbolique des porteurs d’armoiries : quelles images ont-ils chez eux ? Quels sont les autres signes qu’ils emploient chez eux, au travail ? Que lisent-ils ? Que voient-ils dans la rue, à l’église, à l’atelier, qui pourrait les inspirer ? Quels sont leurs goûts, leurs croyances et leurs rêves ? En répondant à ces questions, on peut ainsi essayer de reconstituer la culture emblématique des porteurs de blasons, et proposer, avec prudence, des éléments d’interprétation.

Avec une telle approche, avez-vous repéré des spécificités propres au Jura ?

L’ancien évêché de Bâle, qui correspond au Jura historique, apparaît comme un seuil entre les mondes romand et germanique. Ce phénomène transparaît dans le cadre des armoiries qu’on appelle parlantes, c’est-à-dire dans lesquelles le nom du porteur inspire le contenu de l’écu par simple rapprochement phonétique. Par exemple, la famille Plumey a des ailes, Porrentruy un sanglier (porc sauvage). Or dans certains cas, le nom est romand mais a inspiré des armoiries… en allemand ! Par exemple, un certain Simon a placé six lunes dans son écu, parce que la version germanique de son nom, Sigmund, est proche à l’oreille de sechs Monde (« six lunes » en allemand). C’est le reflet de l’influence germanique à la cour de Porrentruy, où l’on parlait allemand. Parfois, c’est le latin ou même le patois qui est mis à contribution : ainsi, les Beuret ont un canard, boeré en patois. En ce sens, les armoiries mettent en lumière des aspects inattendus de la culture jurassienne !

Pour compléter cette interview, il est possible de se reporter à l’article publié par l’auteur dans la revue Archives héraldiques suisses.

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